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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 05:10
Le dessinateur argentin Alberto Breccia (1919-1993) est considéré comme le maître incontesté du noir et blanc.
Ce qui frappe d'emblée, quand on parcourt son œuvre, c'est l'évolution de sa technique et sa force de suggestion.

Breccia-Mort-Cinder-1-copie-1.jpegEzra Winston, auquel Breccia prête ses traits. Case extraite de Mort Cinder.

Autodidacte doté d'une grande culture plastique, Breccia – né à Montevideo, en Uruguay, arrivé à Buenos Aires à l'âge de trois ans – est embauché dès 1939 par l'éditeur Lainéz pour dessiner une historietta policière. La bande dessinée, très populaire, est alors en Argentine une véritable industrie qui fait vivre de nombreux scénaristes et dessinateurs (payés à la case). Les planches, imprimées sur du papier bon marché et vendues à bas prix, circulent dans tout le pays. Les commandes des hebdomadaires, des quotidiens et des revues abondent, rendant les délais extrêmement courts – d'où le manque de détails, parfois jusqu'à l'absence de décor, un dessin centré sur les personnages et les dialogues.

Le style de Breccia est d'abord influencé par les grands classiques américains des années 1930-1940 et paraît assez conventionnel (tel Vito Nervio, de 1945). Mais tout change lorsqu'il rencontre le scénariste Hector Oesterheld en 1957. Oesterheld, géologue de formation, a le même âge que Breccia, et c'est un auteur très prolifique. Il a déjà collaboré avec de nombreux dessinateurs argentins, et créé notamment  Sergent Kirk et Ernie Pike avec Hugo Pratt (qui enseigne par ailleurs avec Breccia à Buenos Aires), L'Éternaute avec Solano Lopez.

Le fruit de leur première collaboration, Sherlock Time, qui paraît en 1958, est une petite révolution dans le genre de l'époque. Breccia et Oesterheld inaugurent la voie du fantastique qui peuple notre quotidien – une zone obscure, inquiétante, menaçante – et abordent les thèmes du temps, du cauchemar et de la machination qui traverseront leur œuvre commune aussi bien que personnelle. Breccia prête déjà ses traits à Eustaquio Méndez, comme il le fera avec Ezra Winston dans Mort Cinder.

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Planches extraites de Sherlock Time où l'on voit Eustaquio Méndez, le premier double de Breccia.

Mais c'est en 1962, avec Mort Cinder, que Breccia et Oesterheld donnent la pleine mesure de leur talent et révolutionnent la bande dessinée argentine. Pour dessiner ce personnage intemporel qui vit, meurt et renaît sans cesse, Breccia trouve son inspiration dans l'expressionnisme du cinéma allemand de l'entre-deux-guerres, transposé à la narration graphique. Par son utilisation des jeux d'ombres, des surfaces noires et blanches, il donne de l'ampleur et de la profondeur à l'image et, à travers ces contrastes, crée une ambiance toute en suggestion. Un scénario dessiné, en quelque sorte, qui vient se superposer au scénario imaginé par Oesterheld.

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Planches et cases extraites de Mort Cinder.

Breccia a un grand sens de la page et de la respiration, de l'harmonie et de la cassure. Il commence à expérimenter de nouvelles techniques tout en respectant les codes du genre – il utilise des lames de rasoir, et jusqu'à son souffle, comme spatules pour étaler l'encre de chine, et obtenir ainsi une dureté ou une légèreté singulières du trait à la trace ; se sert de pochoirs, de tissus, de gommes, de tampons pour créer différentes textures ; mélange l'encre à de la colle ou à des solvants. Des outils pour dire, des innovations spectaculaires et efficaces, qui rendent parfaitement l'atmosphère angoissante, oppressante du scénario. Avec Mort Cinder, dont les épisodes paraissent de 1962 à 1964 dans la revue argentine Mysterix, les deux compères se forgent une solide réputation.

Interview d'Alberto Breccia, réalisé d'après des extraits de Alberto Breccia, CNBDI, Angoulême, 1992, et Tinta Roja de Carlos E. Mamud :

Point G ©2008

Avec la version qu'il donne de L'Éternaute en 1969 – une première version du scénario d'Oesterheld avait été dessinée par Solano Lopez – Breccia innove encore (collage, monotype), mais les lecteurs ne le comprennent pas bien et la série est arrêtée.

Breccia-Eternaute-1.jpg    Breccia-Eternaute-3.jpg
Deux planches originales de L'Éternaute.

En 1968 paraît leur monographie du Che, un mélange détonnant d'esthétique et de message politique qui est une véritable bombe. À Buenos Aires, l'accueil réservé à l'album est triomphal : 60 000 exemplaires vendus en un temps record. Breccia et Oesterheld commencent dans la foulée à travailler à la monographie d'Evita Péron. Mais en 1973, sous la junte militaire au pouvoir, toutes les planches originales et les exemplaires invendus de Che sont brûlés, Oesterheld et les Breccia (Alberto et son fils Enrique qui a participé au dessin) sont menacés. Posséder cet album, c'est encourir la mort, et les lecteurs se mettent bientôt à détruire eux-mêmes leurs exemplaires – il ne reste que 3 ou 4 exemplaires de l'édition originale dans le monde. Le scénariste Hector Oesterheld est séquestré et  assassiné en 1977. La monographie d'Evita Perón à laquelle Oesterheld et Breccia avaient commencé à travaillé à la parution de Che ne sera publiée que trente ans plus tard, sans que leurs auteurs en aient vu la version finale.

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Planches extraites des albums Che et Evita.

Un avant et un après Oesterheld.

Toujours plus fasciné par les univers fantastiques, Alberto Breccia réalise plusieurs adaptations magistrales, dont on retiendra surtout Rapport sur les aveugles, adaptation d'un chapitre du roman Sobre heroes y humbas (Des héros et des tombes) d'Ernesto Sabato, et Les Mythes de Cthulhu, d'après Lovecraft.

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Planches extraites de Rapport sur les aveugles.

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Planches extraites des Mythes de Cthulhu.

Enfin, de 1982 à 1989, Alberto Breccia entreprend avec le scénariste Juan Sasturain le monumental Perramus – ou l'Argentine et le peuple argentin face à leur Histoire. Une fresque qui se joue de l'absurde et du grotesque, une véritable épopée narrative et graphique. On y croise bien sûr Borgès (le guide et la clé), mais aussi les généraux, Perón, Alfonsin, Gardel et tant d'autres. On y parcourt les (re)plis du temps et les (re)coins du monde, le labyrinthe et l'âme malade d'une ville, Buenos Aires, et de tout un peuple.

Breccia Perramus 1-copie-1  Breccia-Perramus-3.jpeg

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Planches extraites de Perramus.

Alberto Breccia a élaboré de nouvelles techniques propres à représenter un univers informe sur lequel le lecteur puisse greffer sa propre vision et ses propres peurs. Là où Breccia ne fait qu'esquisser, suggérer, le lecteur devient acteur de sa propre lecture. Les éléments formels et le langage plastique qui parcourent son œuvre alimentent le sentiment de malaise, la sensation d'horreur qu'inspire la présence inquiétante et oppressante de créatures et de mondes invisibles pourtant si sensiblement présents. Alberto Breccia le premier a réussi par ses innovations graphiques à révéler les limites indéfinissables, les contours flous et fluctuants du possible et de l'inénarrable, avec tout ce que la réalité comporte de terrifiant, de tapi, de rampant. À la frontière de l'aliénation, avec une sensibilité extrême, il a entretenu une relation physique presque torturée avec son art. Le résultat est tout simplement éblouissant – jusqu'à en être aveuglé.

Un film de 26 minutes sur Albert Breccia a été réalisé par Gustavo Mtz Smith, sur une musique originale de Caelo del Rio :

©The Roland Collection of Films on Art


En France, la plupart des œuvres publiées d'Alberto Breccia n'ont pas été rééditées, d'autres n'ont tout simplement jamais été traduites. Les éditeurs aujourd'hui se heurtent malheureusement à un problème devenu presque insurmontable : de nombreuses planches originales ont été détruites, endommagées, perdues ; et les éditions argentines, espagnoles et italiennes existantes ont procédé chaque fois d'un choix de l'éditeur (des singularités d'ordre chronologique ou d'orientation de la page). On considère toutefois que les éditions italiennes sont généralement les plus fiables. Difficile, donc, de proposer une œuvre vraiment fidèle…


Alberto Breccia et Hector Oesterheld :
Sherlock Time / Colihue, 1997 (en espagnol, inédit en français)
Mort Cinder / Serg, 1974, épuisé ; rééd. Glénat, 3 vol., 1982, épuisé ; rééd. Vertige Graphic, 2 vol., 1999, épuisé
L'Éternaute / Les Humanoïdes associés, 1993, épuisé
Che / Fréon, 2001, épuisé ; rééd. Delcourt, 2009
Evita / Doedytores, 2002 (en espagnol, inédit en français)

Alberto Breccia avec d'autres scénaristes :
Rapport sur les aveugles / scénario d'Ernesto Sabato, Vertige Graphic, 1993, 2005
Les Mythes de Chtulhu / d'après Lovecraft, Les Humanoïdes associés, 1979, épuisé ; rééd. Rackham, 2004
Perramus / scénario de Juan Sasturain, Glénat, 4 vol., 1986, 1991, épuisé
Buscavidas / scénario de Carlos Trillo, Rackham, 2001

Adaptations en couleur (acrylique) :
Cauchemars / Rackham, 2003
Dracula, d'après Bram Stoker / Les Humanoïdes associés, 1993, épuisé ; rééd. Rackham, 2006
Le Cœur révélateur / d'après Edgar Allan Poe, Les Humanoïdes associés, 1995

À signaler : de nombreuses planches originales et croquis sont encore proposées à la vente à la Galerie Martel.

Planches dessinées ©éditeurs, sauf les deux originaux de L'Éternaute ©Alberto Breccia

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Published by Gone Fishing - dans Portrait du dimanche
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